Mots de…la fin
Comme le dit le proverbe populaire, les meilleures choses ont une fin. Et bonne, la mode le fut indiscutablement pour moi. Depuis l’enfance, elle m’a fait rêver et aussi m’interroger, m’a d’autant plus aidé à trouver ma place dans la société que j’en ai fait mon métier, m’a offert de merveilleux moments et de belles rencontres qui demeureront de magnifiques souvenirs. Malgré mon âge avancé – surtout pour un secteur jeuniste comme la mode, alors que mon activité professionnelle a récemment pris fin, ma passion pour les vêtements n’a pas décru : voir un beau produit, le toucher, le porter continue de me procurer un profond plaisir voire une réelle émotion.
Mais parler de la mode devient de plus en plus difficile. Les critères objectifs – la qualité, la fonctionnalité, le bien-aller – qui m’ont tant servi dans l’exercice de ma profession de journaliste pour la presse professionnelle semblent disparus au profit d’un seul paramètre, l’écologie dont je ne conteste pas l’importance mais dont l’exclusivité est aussi rébarbative qu’injustifiée. La notion de beau n’a plus cours pour départager les pièces et les collections au motif qu’elle serait trop subjective, insuffisamment inventive et inclusive et le bon goût est réduit à un simple conformisme bourgeois. A la place, la créativité est érigée en totem incontestable, jusqu’à l’outrance, au mépris du raffinement et de l’attention aux détails, au seul but de calmer l’addiction à la nouveauté des consommateurs et satisfaire leur désir maladif de singularité. Foin de chic et d’élégance. Place au « style », à l’excentricité, au narcissisme et à la fatuité.
Ainsi, mon amour pour une mode au service d’un monde plus beau et mon idéal d’une mode apte à rendre le monde meilleur ne résonnent plus dans un contexte régenté par la cupidité sans limite des marques et la vanité quasi généralisée des consommateurs. L’analyse sociologique des phénomènes de mode qui m’a tant passionné et mon envie de comprendre les tendances du marché qui a guidé mon travail n’ont plus raison d’être dans un univers, selon moi, en perte de sens. Et je refuse de verser dans l’aigreur de l’incompréhension comme tant de commentateurs reconvertis et d’aligner des critiques éventuellement anachroniques ou impertinentes, sans plus aucun élan d’enthousiasme.
Il est donc temps de poser ma plume et de garder pour moi les commentaires que la mode ne cessera, au demeurant, de m’inspirer. Sans amertume aucune, car je ne cesserai de suivre – intellectuellement au moins – la mode et d’y puiser ce que je pourrai y trouver de positif. Peut-être, même, continuerai-je à mettre mes réflexions par écrit pour conjuguer, comme je l’ai fait durant ma carrière, le plaisir des mots à ma passion pour la mode. Les mots-de…
François Gaillard
