François Gaillard | Penser
456
page,page-id-456,page-template,page-template-pensertemplate,page-template-pensertemplate-php,ajax_leftright,page_not_loaded,,no_delay

Penser

 

Sur Martin Margiela

L’exposition consacrée à Martin Margiela au Palais Galliera me procure l’occasion idéale pour exprimer objectivement toute mon admiration pour ce créateur aussi prolixe qu’atypique. Véritable pré-texte à l’écriture de cet article, elle fut d’abord, par sa clarté et son exhaustivité, une excellente révision de mes connaissances sur les vingt années d’exercice du styliste. Centrée sur la créativité du couturier, elle n’aborde pas précisément la réalisation de ses idées au sein de sa marque et présente son travail sous un angle strictement culturel, voire artistique.

La profondeur et la poésie de l’inspiration de Martin Margiela forcent le respect. Que d’idées merveilleuses, subtiles, inattendues, brillantes, reprises aujourd’hui par des émules non assumés, souvent au premier degré, sans ce raffinement que mettait le créateur à sublimer une supposée laideur, magnifier une prétendue pauvreté, et que le public, faute de culture, ne sait pas reconnaître ! Quelle générosité d’offrir une vision transcendante du beau, par delà les codes du chic et du bon goût, montrant qu’avec peu de moyens et beaucoup d’imagination, la beauté est à la portée de tous. Par ses seules idées, il communiquait un amour des vêtements, y compris les plus banals ou les plus étranges. Par le soin qu’il mettait dans certains détails – comme, par exemple, les ganses bordant même les matériaux les plus pauvres ou les plus triviaux – il soulignait le geste de celui qui « fait », et par là, sa présence induite dans les moindres détails de son œuvre. Cette approche intimiste du vêtement instaurait un rapport très étroit entre le créateur et ses fans, une relation très humaine et quasi affective en dépit de son refus définitif d’apparaître. A des lieux des postures faussement rebelles de certains créateurs d’aujourd’hui, sa démarche n’était pas contestataire mais bel et bien alternative. J’en veux pour preuve son utilisation décomplexée du défilé – médium ô combien emblématique de la mode – qu’il affectionnait et déclinait à l’envi pour servir le propos de ses collections. Parfois avec une touche d’humour, jamais avec agressivité ou provocation gratuite, toujours avec intelligence et sensibilité, il a détourné certains codes de la mode au profit de son message stylistique ou conceptuel. Au demeurant, on peut s’interroger de manière plus critique sur l’influence de ces présentations très scénarisées sur son esthétique. Ses collections auraient-elles eu le même impact, la même beauté, sans cette transfiguration que leur apportaient leurs mises en scène ? Sorties du contexte d’un défilé ou d’un musée, ses créations auraient-elles conservé la même poésie ou la même force ?

« Merci à celles et ceux qui m’ont aidé à faire de mon rêve une réalité » – Martin Margiela

Sa démarche de récupération était sacrément visionnaire, pour dédramatiser le côté éphémère de la mode (qu’importent la versatilité et la fugacité de la mode puisque tout peut être récupéré et transformé). Elle anticipait la question aujourd’hui cruciale de la surproduction de vêtements, par la manière douce, celle du constat pacifique de l’existant et de l’attitude positive du « faire avec ». Comme il le dit lui-même à la fin de l’hommage du Palais Galliera, saison après saison, il a réalisé un rêve. Tout laisse d’ailleurs penser qu’il n’a pas voulu sortir de son rêve, qu’il a joué au créateur de mode sans désirer le devenir totalement. La finalité commerciale de ses idées n’était apparemment pas son souci majeur, comme le montre son désintérêt pour certaines finitions par exemple (ourlets inachevés, constructions ébauchées). Cette distance vis-à-vis du système de la mode (création, fabrication, distribution) est tout à son honneur pour le désintéressement qu’elle révèle. Mais on peut tout de même regretter que, faute de réalisme, certaines de ses idées n’aient pu être traduites en produits et qu’en boutique, on retrouvât finalement quelques pièces par trop basiques. Comme le montraient ses défilés, il comptait sur la grâce naturelle des êtres pour dégager une impression d’élégance, quitte à oublier ceux qui en sont dépourvus. Posture certes très noble, mais également élitiste, différente de ma conception plus altruiste et inclusive de la mode. Enfin, il eut, tout au long de sa fulgurante carrière, la sagesse de ne pas vouloir inventer de vêtements, de transformer ceux du passé en les adaptant à notre époque plutôt que de s’ériger en démiurge d’une nouvelle ère. Parce qu’il connaissait la richesse du patrimoine vestimentaire de notre civilisation, il choisit, avec l’humilité qu’ont les vrais génies, de se placer dans la continuité de l’histoire. C’est ainsi qu’il y est entré et y restera comme un des grands de la mode du XXème siècle.

François Gaillard

D’aussi loin qu’il m’en souvienne, la mode m’a toujours émerveillé. Par ses effets de style, bien sûr, dont j’admirais les prodiges pour embellir femmes et hommes de mon entourage, mais aussi par son pouvoir roboratif, que, très tôt, je ressentis comme un puissant catalyseur de confiance. Cette force vitale de la mode n’a jamais cessé de me fasciner, nourrissant ma passion pour la mode plus encore peut-être que ses prouesses créatives. Malgré l’expérience et les années, je continue de m’interroger sur l’origine de cette vertu quasi magique et plus largement sur le sens de la mode comme vecteur d’expression individuelle et terrain de complicité collective.

Las, les intellectuels, trop absorbés par d’autres questions plus essentielles, ne se sont pas beaucoup préoccupés du sujet et leurs trop rares réponses m’ont souvent laissé sur ma faim par la froideur de leur analyse. La presse, dépossédée de tout sens critique et même de son objectivité déontologique à l’égard d’un de ses principaux créanciers, réserve à la mode un traitement au mieux purement informatif, et plus souvent léger, à visée commerciale.

L’envie d’exprimer mes idées longtemps ressassées, mes convictions comme mes doutes, est donc à l’origine de ce site. Puisse-t-elle rencontrer un public lui aussi en proie au questionnement et demandeur de réflexion sur la mode.

Pour autant, il n’est pas question de renoncer ici au plaisir de la mode ! Trois produits, choisis en toute sincérité et scrupuleusement légendés dans l’esprit d’une consommation elle aussi réfléchie, illustrent périodiquement mon goût. Avec passion. Sans déraison.